Le Chien de garde

Fredy Villanueva : si près et pourtant si loin…

Posted in Justice, Société by Le Chien de garde du Québec on juin 2, 2009

Logo Chien de garde du QuébecCe qu’on croyait il y a quelques semaines pouvoir être réglé promptement ne sera finalement pas résolu, du moins pas dans le délai escompté. Le coroner ad hoc Robert Sansfaçon a suspendu son enquête au début de la semaine dernière, enquête portant sur les circonstances entourant la mort du jeune Montréalais d’origine latino-américaine. Craignant le « déséquilibre des parties en présence », le magistrat a jugé plus sain de reprendre l’audience une fois les principales pommes de discorde désamorcées. S’étant vu refuser le débours des honoraires extrajudiciaires par l’État pour assurer la représentation de leurs intérêts, la famille du défunt et les deux jeunes blessés lors des événements ne se sont pas présentés en salle d’audience. Aussitôt, les groupes sociaux appuyant les requêtes spécifiques de la famille et des jeunes, qui avaient demandé préalablement leur participation à l’enquête du coroner, se sont désistés. L’enquête est actuellement suspendue pour une durée indéterminée.

Le ministre de la Sécurité publique et interlocuteur gouvernemental, M. Jacques Dupuis, a finalement acquiescé à la demande initiale de la famille et des deux jeunes de payer leurs frais d’avocat. Il en faudra cependant beaucoup plus pour les ramener devant le coroner, alors qu’ils poursuivent le boycottage de l’enquête dont le mandat est, selon eux, trop restreint. Hors du cercle plutôt limité des personnes directement impliquées, tout un cirque médiatique s’est mis en branle pour épancher les états d’âme et parler au nom d’autrui. On compte dans ce cirque des acteurs de la société civile et du monde politique qui ne se serait pas intéressé à la problématique n’eût été cette « occasion en or » de faire mal paraître leurs adversaires idéologiques ou le gouvernement en place. Par ailleurs, une bonne part de la population ne semble pas se sentir concernée par ce qui s’est produit en août dernier et entretient des circonspections vis-à-vis le non-dialogue qu’est la présente affaire. Plus d’un doivent maugréer et déplorer que l’État plie « aussi vite » devant les demandes des concernés, ce qui n’est pas sans laisser songeur comme réaction. De son côté, la famille souhaite un nouvel interlocuteur en remplacement du ministre Dupuis et leurs procureurs y vont de quelques déclarations-chocs qui n’ont pas l’heur de dénoter un grand sens du dialogue.

Le Chien de garde se sent interpellé par cette histoire. D’une part parce qu’elle met en lumière des phénomènes qui devront être tôt ou tard soulignés et corrigés, c’est-à-dire le profilage ethnique et l’attitude méfiante des autorités et de la population blanche majoritaire vis-à-vis les moins de vingt ans provenant de quartiers défavorisés, tel Montréal-Nord. D’autre part parce que l’attitude affichée et maintenue par plus d’un acteur dans le récit augure bien mal pour la suite des choses, autant d’un côté que de l’autre… Il est devenu normal que tout débat portant sur une question d’importance capitale dérive et entraîne son lot de procès d’intention et d’accusations vengeresses.

Le Chien de garde tient d’abord à saluer le bon sens démontré par le coroner Sansfaçon et le procureur principal dans l’affaire, Me François Daviault. La suspension de l’enquête est un mal nécessaire et ne fait que traduire l’impossibilité d’aller de l’avant à l’heure actuelle. Une enquête publique portant sur les malaises profonds entre le service de police et les citoyens du quartier devra être tenue tôt ou tard, à l’intérieur ou hors du cadre Villanueva. Dans cette nouvelle enceinte, tous les intéressés (policiers, responsables gouvernementaux, groupes sociaux, porte-parole divers, victimes) auraient le loisir de s’exprimer sur des questions touchant un fondement de la société, soit le rapport entre l’autorité et ceux qui sont censés être servis et protégés par cette autorité.

Par ailleurs, le boycottage systématique de l’enquête du coroner par la famille et les victimes ne se justifie pas entièrement, sans répudier la dernière remarque. En dépit de la souffrance vécue et des difficultés éprouvées jusqu’à maintenant, ils ne devraient pas présumer de l’inutilité de cette enquête. Au contraire, le coroner ad hoc s’est montré disposé à aborder des questions débordant le cadre strict des circonstances du décès, ce qui devrait les inciter à favoriser le processus plutôt qu’à l’entraver. Les conclusions que le juge Sansfaçon tirera de l’enquête mettront en évidence des réalités qui ne pourront pas être explorées autrement que par une enquête élargie; on aura alors un motif valable d’y procéder. En d’autres mots, peu importe le véhicule utilisé pour faire éclater la vérité, les victimes et la famille du défunt ont un intérêt évident à faire progresser la marche de la découverte des faits. Ils ne seront pas nécessairement mal servis par celle-ci. En revanche, le braquage systématique comporte son lot de risques, notamment celui de faire croire à la population qu’on recherche moins la justice qu’une reddition de comptes en sa faveur.

On a accusé le ministre Dupuis de jeter de l’huile sur le feu en ne montrant pas à la famille et aux blessés toute la réceptivité désirée. Il est vrai que sa décision de payer les frais d’avocat a été prise à contretemps, d’autant plus que le refus n’était pas justifié par le coût. Cependant, les procureurs seraient avisés de s’assurer que le même commentaire ne leur soit pas accolé – surtout que l’État les paie. Dans un contexte où les enjeux dépassent de loin les seuls intérêts des parties, la sagesse la plus élémentaire commande une attitude plus réservée, moins arrogante. Avec regret, le Chien de garde note que la culture du litige a fait reculer toutes les parties, au-delà du processus même. En effet, une telle attitude a comme caractéristique d’influencer négativement l’opinion publique à l’égard des parties et de la situation en général.

Ce qui nous amène au dernier commentaire… on ne pourrait pas passer sous silence le manque de participation flagrant de l’ensemble de la société dans toute cette affaire. Un an après la publication d’un rapport ayant abordé les pratiques interethniques, un tel désintérêt n’est ni compréhensible, ni souhaitable. Il démontre qu’en fait, la volonté d’améliorer nos pratiques de vivre ensemble n’est pas aussi vive qu’elle devrait l’être. Le Chien de garde estime en conséquence que la « majorité silencieuse » ne s’exprime que lorsqu’elle sent son intégrité atteinte (voir les déboires de la commission Bouchard-Taylor) et ne consent pas les efforts requis par la transformation de la société, quoi qu’elle puisse en dire. Rien de trop prometteur à cet égard…

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